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Raymond FIGUERAS
13 octobre 2021
ARZULE, un ourson de Mor-Bihan à Bourbon

ARZULE, un ourson de Mor-Bihan à Bourbon

Arzule, un prénom peu répandu que l'on rencontre surtout dans le Finistère et qui correspond au breton an Arzul dans lequel Arzul est une variante du prénom Arthur (racine arzh signifiant ours). Pas banal donc ce prénom arthurien. Et bien figurez-vous que j'ai rencontré deux de ces « ours » sur les sentiers de La Réunion. Piton, Ravine et Pointe de la Mare d’Arzule autour de Saint-Philippe sont encore là pour en témoigner.

Bien. Le premier Arzule que j'ai croisé c'est le collègue et camarade de Marcel Le Guen (cf. article précédent), le nommé Arzule Guichard. Un instituteur féru lui aussi de pédagogie Freinet, persuadé comme son ami breton que la pratique de la langue maternelle à l'école, le breton ou le créole, favorise l'apprentissage du français et des autres matières scolaires. Cet homme, né à Saint-Paul en 1921 et mort à 85 ans en 2006, s'est engagé très tôt dans les combats pour la liberté et l'égalité. Il rallie les Forces françaises libres (FFL) en 1942 et s'engage dans la Marine nationale. Son navire est coulé au large de la Libye en 1943, sérieusement blessé, il est soigné au Liban avant de prendre part au débarquement en Provence le 15 août 1944. De retour à La Réunion en 1953 après un long séjour professionnel à Madagascar, il entre dans l'enseignement riche de ses convictions. Sa vie de militant associatif, syndical et politique le lieront d'amitié avec Le Guen et Raymond Mondon, défenseurs de l'école laïque et républicaine. Voilà brièvement contée une vie au service des plus démunis.

Le second Arzule (1) donc porte aussi le nom de Guichard. Un homonyme ancestral (filiation hypothétique) né le 15 mars 1672 à Ploemeur dans le Morbihan (2) et arrivé à Bourbon le 24 novembre 1686 sur le Saint-François d'Assise, navire parti de Saint-Malo le 14 avril 1685. Un jeune gars qui rêvait de voir du pays et qui va en prendre pour son grade. Il a tout juste 14 ans lorsqu'il s'embarque, encouragé par son père, comme matelot. À bord, il endure les corvées du moussaillon, affronte avec courage les tempêtes et les coups de vent, s'indigne des trafics d'esclaves sur les côtes africaines et malgaches, découvre les côtes indiennes du Coromandel et de Pondichéry. Pendant ces longues traversées, il se lie d'amitié avec Robert Duhal, solide forgeron, né à Pleudihen-sur-Rance (3), un personnage que l'on retrouvera dans un prochain épisode.

À terre, pour rembourser le prix de ce voyage, Arzule travaille comme charpentier au service de riches colons et participe à l'édification des bâtiments administratifs de Sainte-Suzanne. Lui-même finit par obtenir du Gouverneur Jean Baptiste de Villers (1701-1709) ‒ dont le premier garde-magasin est le Breton René Le Pontho qui léguera post mortem son patronyme au Bras de Pontho ‒ un lot au Butor où il entreprend la construction d'une petite case autour de laquelle, il élève des volailles, des cochons, des chevaux, des boeufs et des cabris, cultive des vivrières, du riz, du mil et de la canne à sucre pour confectionner du « frangourin » (fangourin) ‒ un vin légèrement alcoolisé qui doit son nom au moulin en bois servant à extraire le jus de canne. Il va même être le premier colon, en bon Breton qui se respecte, à planter de la vigne au Butor ! Il a d'ailleurs acquis la réputation de ne pas cracher sur le gwin ruz et le rom, un goût pour l'alcool que de vieux loups de mer d'Armorique lui ont transmis durant leur interminable périple sur les océans. À sa décharge, quand il n'est pas ivre, il est considéré comme un travailleur de premier cru, habile, dur à la tâche et obéissant. L'ouvrier idéal en quelque sorte quand il se montre dispo.

Il se marie en 1690 avec Catherine Heros, née à Surate en Inde vers 1671, arrivée à Bourbon sur le Rossignol en 1678. Belle indienne métissée de portugais et de français âgée de quinze ans lors de leur première rencontre et avec laquelle il aura une dizaine d'enfants. Elle est la soeur cadette de Thérèse Heros (1670-1729) âgée alors de 18 ans qui elle prépare son mariage en 1689 avec le veuf François Rivière âgé de 42 ans, arrivé en mai 1676 sur le Saint-Robert. C'est en faisant des travaux de charpente dans la maison de François Rivière au Butor qu'Arzule a rencontré Catherine sa future épouse (décédée après 1758).

Sa vie sur l'île qui paraît bien réglée n'est pourtant pas de tout repos. Le paradis dont il rêvait depuis ses terres bretonnes est cerné d'incertitudes et de dangers. Un de ses principaux soucis est d'obtenir la concession à vie de son terrain du Butor. Il compte faire part de sa demande au nouveau gouverneur Henri Habert de Vauboulon qui remplace en 1689 le Breton Jean-Baptiste Drouillard, pilote de la Compagnie, élu par les habitants, malgré sa santé défaillante, pour faire temporairement office de gouverneur à la place du capucin Bernardin de Quimper qui, souffrant lui aussi, est rentré en France sur le Saint-François d'Assise fin 1686 (année de l'arrivée à bord de ce navire, d'Arzule et du sieur Drouillard récupéré à l'escale de Surate en Inde).

J'ouvre ici une longue parenthèse dans laquelle les Bretons ne sont pas en reste :

[ Drouillard va prendre la fuite sur un bateau portugais trois années plus tard, et deux jours avant l'arrivée de Vauboulon le 11 décembre 1689, en raison d'une fronde des habitants qui lui reprochent ses réglementations draconiennes sur la chasse et le commerce et des taxations jugées exorbitantes. Les ennuis de ce « trouillard » vont empirer lorsque que le Père Camenheim du diocèse de Vannes, arrivé en 1687, se ligue contre lui avec toute la fougue dont il est capable quand il est sous l'empire d'une guildive « tue diable » (4) ‒ costaud le Vannetais et grand buveur devant l’Éternel. Il l'excommunie ainsi que le garde-magasin de la Compagnie Jacques Carré de Talhouët (né à Hennebont en 1643 mort à Saint-Paul en 1693), second personnage en importance après le gouverneur, pour avoir tenté de s'approprier un héritage de Gilles Launay laissé par un de ses amis portugais. Drouillard débarqué à Brest sera condamné à 13 mois de prison au fort de la ville.

Gilles Launay (1639-1709) lui est un gars de la Manche marié avec Anne Caze née à Madagascar et l'une des premières habitantes de l'île Bourbon. Elle est arrivée encore gamine à Bourbon en 1663 sur le Saint-Charles, commandé par Hervé de Kersaint-Gilly seigneur de Kergadiou (né à Saint-Pol-de-Léon en 1612), avec ses soeurs Marie et Marguerite et dix hommes malgaches sous la conduite de Louis Payen qui dirige cette tentative de colonisation.

Marie Caze ‒ soeur d'Anne Caze et belle-soeur de Gilles Launay ‒, mariée au Malgache Jean Mousse, donne naissance en 1668 à Anne Mousse qui épousera en 1687 le marin breton Noël Tessier son aîné de 34 ans, rescapé des massacres de Fort-Dauphin de 1674. Ce dernier devient par la suite un grand propriétaire terrien sur une concession à Sainte-Marie. Quant à la jeune soeur d'Anne Mousse, Cécile née en 1674, elle épouse la même année ‒ en 1687 elle n'a que 13 ans ‒ le malouin Gilles Dugain arrivé lui trois mois plus tôt à Bourbon.

Anne Tessier donc (née Mousse), devenue riche notable possédant nombre d'esclaves grâce à son mariage avec Noël Tessier, met au monde huit enfants dont six filles qui lui donneront 65 petits enfants. Par sa naissance et sa nombreuse progéniture, elle est aujourd'hui considérée par des  natifs « éveillés » (woke) comme « la VRAIE grand-mère des Réunionnais ». Le géniteur breton, père et grand-père de cette ascendance créole, semble oublié. Alors pourquoi la VRAIE ?

Jacques Carré de Talhouët, le garde-magasin de Drouillard ‒ arrivé en mai 1676 sur le Saint-Robert en provenance de Madagascar via Surate en compagnie de François Rivière (le futur beau-frère d'Arzule) et des autres rescapés de Fort-Dauphin ‒ devient en 1685 le troisième des quatre maris de Françoise Châtelain de Cressy (1659-1730), une « Fille du Roi » ‒ à la biographie incertaine ‒ elle aussi embarquée sur le même bateau en 1676. Elle engendrera une dizaine d'enfants dont la descendance représente une soixantaine des patronymes actuels de l'île.

Les plus célèbres de ces descendants étant, après son mariage avec son quatrième époux Augustin Panon, ‒ qui, contrairement à ses maris précédents, lui survivra ‒ Henri Paulin Panon Desbassayns et son épouse Ombline née Gonneau-Montbrun dite Madame Desbassayns.

Françoise Châtelain a ainsi été longtemps considérée comme l'aïeule commune de la plupart des familles de colons et présentée comme « la grand-mère des Réunionnais ». Tant et si bien qu'Anne Tessier (née Mousse) a, pour sa part, été proclamée assez récemment la VRAIE aïeule noire (de sang malgache) dépassant la blanche en somme. Quid cependant des femmes et enfants déjà présents en 1674 (128 habitants comptabilisés dont plusieurs enfants) ‒ soit bien avant le mariage (1687) et les maternités d'Anne Mousse qui l'élèveront plus tard au rang de grand-mère ? Quid aussi des pères et mères d'origines diverses et du métissage créole des origines ? ]

Cette parenthèse reste ouverte à la discussion…

Bref, reprenons un instant le fil d'Arzule. Le remplaçant de Drouillard, Habert de Vauboulon montre lui aussi rapidement son vrai visage, celui d'un personnage autoritaire et sans scrupule. Véritable ours mal léché et arriviste patenté qui refuse ainsi d'octroyer la concession du Butor à Arzule à moins que celui-ci ne lui offre une importante somme d'argent. Devant l'insolvabilité de notre héros et son incompréhension face à ce racket, Vauboulon, imbu de son nouveau pouvoir, se dit prêt à un important rabais s'il lui offre en échange pour son plaisir le miel de sa jeune épouse qu'il considère par ailleurs ouvertement comme une « satanée putain ». Si Arzule ne s'exécute pas rapidement ou ne verse pas la somme exigée, ce triste sire de gouverneur le menace de le faire marquer de la fleur de lys et de les brûler lui et sa femme ainsi que leur maison du Butor. En refusant de céder à ces  menaces et chantages Arzule vient de se faire un ennemi juré…

La suite de ces aventures au prochain épisode.

(1) Prénom dont l'orthographe varie selon les écrits : Azul, Arzul, Arsulle, Ursule…

(2) Ploemeur (officiellement sans e collé dans l'o) s'écrit Pleumeur ou Plemeur à l'époque. Vient du breton Plañwour signifiant « grande paroisse ». Ville située dans le pays Vannetais qui deviendra à la Révolution française en 1790, le Morbihan (« Petite mer »).

(3) Dans cette commune rurale des Côtes-d'Armor actuelles est aussi né et mort Jean Baptiste Charles de Lozier Bouvet, célèbre explorateur des mers australes et gouverneur général des Mascareignes (1750-1752 et 1757-1763) et Gouverneur de l'Île de France (1753-1755), l'île Maurice actuelle.

(4 ) Eau-de-vie de canne à sucre. De l'anglais kill devil, « tue-diable ».

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