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Raymond FIGUERAS
5 janvier 2022
LES DESFORGES-BOUCHER PERE ET FILS

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LES DESFORGES-BOUCHER PERE ET FILS

Dans le dernier épisode d'Arzule, nous avons appris que Jean-Baptiste de Villers, le gouverneur qui lui a octroyé la concession du Butor, est le premier à explorer le « Sud sauvage » et l'intérieur de l'île afin d'en estimer les potentialités de mise en valeur. Il est accompagné de son garde-magasin le Breton René Le Pontho arrivé sur l'île le 2 juillet 1696. Quand ce dernier, gravement malade décède le 13 mai 1702, il est remplacé par l'adjoint du gouverneur le Brestois Antoine Labbe Boucher qui pour s'anoblir se fait nommer Antoine Desforges-Boucher (1680-1725).

Cet ancien major des Gardes-côtes de l’île de Groix, est arrivé à Bourbon sur le Maurepas en mars 1702. Décrit comme un coureur de jupons qui n'a cependant que mépris pour les femmes à la peau noire ou mate, il fréquente en 1708 à Saint-Paul, faute d'une blanche bon teint et pur sang, la veuve Marie Touchard (1679-1715) ‒ fille du notable Athanase Touchard, ex président du Directoire de Saint-Paul ‒ une métisse malgache dont il a un fils (Antoine Desforges-Boucher 1709-1791). Quelques jours après cette naissance, dont il refuse, malgré les évidences, de reconnaître la paternité, il rentre en France en même temps que le gouverneur de Villers.

À peine arrivé, il se marie en 1710 à Port-Louis en Bretagne avec Renée Le Gouzronc (1688- 1715) qui lui donne une fille (1711) et surtout un fils (1715) Antoine-Marie né à Riantec (Morbihan). Peu de temps après la naissance de ce second enfant et le décès de sa mère, il se remarie en 1716 à Kervignac près de Hennebont (L'Orient) avec Gilette Charlotte Duhamel avec laquelle il aura trois filles (Marie-Anne 1717, Élisabeth Julie 1719, Isabelle 1719) et un autre garçon Jacques-François (1720-1786) dit « Maison Rouge » ‒ du nom du domaine caféier appartenant à cette famille Desforges-Boucher, aujourd'hui classé aux Monuments Historiques.

Il est revenu à Bourbon en 1718 avec sa petite famille et huit de ses belles-sœurs ! Sur le même bateau voyagent Joseph de Beauvollier de Courchant le nouveau gouverneur, le cartographe Étienne de Champion et le Breton Julien Duronguët Letoullec, premier gouverneur intérimaire de l'Île de France (de décembre 1721 à avril 1722). Boucher, missionné par la Compagnie pour développer la culture du café, s'octroie la concession du Gol l'année suivante et favorise l'implantation des colons dans le Sud de l'île (deux familles d'Arzule Guichard seront les premières à s'y installer). Il devient gouverneur en 1723 après le départ de Beauvollier de Courchant promu au gouvernement général de Pondichéry.

Lors de son gouvernement, il réglemente l'esclavage : un Conseil provincial ‒ structure nouvellement créée à compétence juridique et administrative ‒ enregistre en 1724 un édit qui reprend à quelques nuances près l'Ordonnance de 1685 (ou Code noir). Il profite des corvées ‒ des journées de travail gratuites imposées aux colons et effectuées par leurs esclaves ‒ pour améliorer les voies de communication. Il fait en particulier aménager des sentiers pavés ‒ tels le Chemin Pavé Lougnon de Bellemène ou celui de Crève-cœur ‒ réhabilités et entretenus de nos jours par des associations de bénévoles (1). D'importants travaux sont aussi entrepris sur les routes situées entre sa résidence principale de Saint-Paul et sa concession du Gol, « jamais mieux servi que par soi même » pour le bien de tous !

Après avoir obtenu la concession de Maison Rouge en mars 1725, il meurt en décembre de la même année à Saint-Paul.

De sa vie à Bourbon, il lègue surtout à la postérité un célèbre mémoire intitulé Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l'Isle de Bourbon. Il l'a rédigé dès son premier séjour en 1709 et comme son titre l'indique, il s'agit d'un document qui relate « sans la moindre concession » les appréciations subjectives de l'auteur sur les habitants de l'île. Des « commérages » moralisateurs qui n'épargnent personne, en dehors de lui-même et de ses quelques amis, mais qui apportent cependant un éclairage de première main sur la population de Bourbon et sur les conditions d'existence de l'époque. Personne ou presque n'échappe à la vindicte de Boucher qui pourtant n'est pas lui-même exempt, loin s'en faut, de reproches. Ainsi voilà ce qu'il écrit, entre autres remarques peu avenantes, sur Arzule Guichard : « ses enfants sont forts bien instruits dans la doctrine chrétienne mais ils ne savent ni lire, ni écrire. Au surplus, cet homme est fort obéissant, soumis on ne peut pas plus aux ordres qui lui sont prescrits, et pour peu qu'on lui fit craindre le châtiment de son ivrognerie, il deviendra un bon sujet, et se rendra laborieux, car hors le vin, cet homme travaille, mais cela n'arrive pas souvent, car il est presque toujours ivre, ou quand il ne l'est pas, c'est qu'il ne le peut. » Des propos qui assombrissent l'image de notre héros breton des épisodes précédents. Son penchant pour la dive bouteille, seul héritage pourrait-on dire, de sa vie de jeune matelot parti aux colonies et empli de nostalgie pour sa terre de naissance qui pourtant ne le rend pas plus imbuvable que d'autres colons et administrateurs empreints de fausse noblesse. Autre exemple des acrimonies de l'écrivaillon au sujet de Louis Caron dit La Pie né à Caudan vers 1642 (ancien membre du Directoire de Saint-Paul)(2) : « un bas breton, âgé de 68 ans, insigne, et mauvais ivrogne, qui ne se saoule [sans provoquer] un tapage enragé, mais avec cela bon chrétien, bien obéissant, fort laborieux et qui, hors le vin, est très honnête homme, quoique sans éducation. » Envers les femmes il se montre, en pourfendeur patriarcal assumé, carrément odieux, les traitant de femmes légères, publiques et sans pudeur, s'accolant même avec les noirs faute de pouvoir séduire les blancs. De l'épouse de Caron, Monique Pereira, il écrit « …quoique sans savoir faire, et sans aucune éducation, toute vieille même qu’elle est, elle ne lasse pas de faire encore parler d’elle ; mais les blancs n’en voulant pas, elle est obligée de se donner aux noirs, encore à ceux qui en veulent bien. Elle a deux grandes filles qui suivent exactement ses traces. » ; De Cécile Caze(3), la femme de Gilles Dugain, matelot malouin âgé de 50 ans : « Son mari est le seul homme qu’elle n’aime point. » ; De Marie Royer : « Cette femme est une femme publique abandonnée à toutes sortes de vices… » ; De Marie Anne Fontaine : « Cette femme ne pouvant suffire à tous, prend grand soin de débaucher d’autres femmes ou filles que l’on est assuré de trouver chez elle. », etc.

Bref, il bavasse tant et si bien sur chacun et surtout chacune que son manuscrit sera interdit par le ministre de Charles X, Joseph de Villèle (dont la femme créole fille de Madame Desbassayns n'est pas épargnée), et oublié pendant deux siècles aux Archives Nationales4.

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Illustration 2 : Chateau du Gol

Son fils, Antoine-Marie Desforges-Boucher né à Riantec en 1715, a 10 ans à la mort de son père mais, formé par lui dès le plus jeune âge aux arts de la guerre ‒ il est cadet sous ses ordres dans les troupes de l'île Bourbon ‒ il devient lieutenant en France, capitaine du génie durant les campagnes d'Italie, puis ingénieur militaire du roi avant de revenir à Bourbon en 1736 au service de la compagnie des Indes. Ayant hérité de son père l'habitation du Gol ‒ comprenant près de vingt-mille caféiers et 24 esclaves en 1735 ‒ il fera construire pendant son séjour sur ses terres de 1754 à 1757 le château du Gol près de l'étang éponyme. La plus grande propriété de l'époque, aujourd'hui disparue. Séjour temporaire à Bourbon cependant avant d'être nommé au poste de gouverneur de l'Île de France, de Rodrigues et Sainte-Marie (Madagascar). Il s'installe alors à Port-Louis (Île de France).

De 1763 à 1767, après avoir été promu au grade de colonel, il est nommé « gouverneur commandant général des îles de France et de Bourbon ». Il s'installe de nouveau à Bourbon et réside dans son château de 1768 à 1783 avant de rentrer définitivement à L'Orient. Il meurt à 75 ans vers 1790.

Avant de quitter l'île Bourbon, il affranchit ses esclaves les plus « talentueux » et favorise leur mariage mais malgré cette « générosité », il se comporte aussi en gouverneur impitoyable en choisissant d'abandonner à leur sort les esclaves malgaches ‒ destinés à Rodrigues ‒ naufragés du navire négrier L'Utile en 1761 sur l'îlot de sable corallien de Tromelin. Pour éviter les embrouilles avec la Grande île, il avait interdit la traite en provenance de Madagascar, aussi refuse-t-il de fournir un navire à Castellan du Vernet, premier lieutenant de L'Utile qui avait pourtant promis aux 60 esclaves rescapés de revenir les secourir après que lui-même et les autres blancs de l'équipage aient pu s'échapper sur une embarcation sommaire fabriquée avec l'aide de ces esclaves. Castellan ne se remettra pas de cet abandon et fera son possible pour honorer sa parole. Ce n'est que 15 années plus tard que l'enseigne de vaisseau Jacques Marie Boudin de Tromelin(5), seigneur de Lanuguy, (né en 1751 à Ploujean près de Morlaix) à bord de La Dauphine réussira à récupérer sept femmes et un bébé de huit mois, seules survivantes des 160 esclaves que transportait illégalement ce navire de la Compagnie des Indes(6).

Voilà le bout (le petit bout) de l'histoire des Desforges-Boucher, père et fils.

1 À l'occasion du nouvel an celtique le 31 octobre (Samhain), l'ABR y a organisé une rencontre festive et musicale autour d'un bon repas au feu de bois. Cf. l'article de Philippe Guérin « La Samhain dan l'somin ».

2 Cf. Arzule épisode 3.

3 Elle est la sœur d'Anne Caze épouse Mousse qui à présent est considérée comme « la vraie grand-mère des Réunionnais » à la place de Françoise Chatelain mariée à Augustin Panon (leur fils Henri Paulin Panon Desbassayns épousera Ombline née Gonneau-Montbrun dite Madame Desbassayns).

4 Le Père Barassin l’exhume en 1976 et le Cercle Généalogique de Bourbon l’a ensuite édité.

5 Jacques Marie Tromelin se marie à Saint-Denis, le 12 janvier 1784 avec Marie Charlotte Julie Martin, issue d'une famille créole fortunée. Ils ont cinq enfants.

6 Lire Irène Frain (née à Lorient), Les naufragés de l'île Tromelin, Michel Lafond, 2009. Sylvain Savoia, Les esclaves oubliés de Tromelin, Aire Libre (BD), 2015.

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