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Raymond FIGUERAS
21 février 2022
            PETITE FRANCE DE BRETAGNE

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            PETITE FRANCE DE BRETAGNE

Dire que la Petite France aurait pu s'appeler la Petite Bretagne. Je m'explique. C'est cet écart, situé dans les Hauts de Saint-Paul sur la route du Maïdo, que j'avais choisi comme terrain pour réaliser une monographie en ethnologie et étudier la place des pères dans les familles rurales des Petits-blancs. Bon je ne vais pas la refaire. Je vais juste vous préciser ce que vient faire la Bretagne dans ce coin de Petite France. Je rajoute que les petits colons qui furent mes informateurs vivaient et travaillaient en colonage partiaire sur les terres appartenant à monsieur Jacques Lougnon qui se nommait lui-même le Vieux Tangue. J'ai donc rencontré ce propriétaire sur son domaine et c'est grâce à son amabilité que j'ai appris qu'un de ses ancêtres, le premier à avoir occupé ce territoire était d'origine bretonne. Ainsi commence l'histoire : la source et le chemin Ker Anval tout comme la Source Lougnon ou le chemin Albert Lougnon, toponymes d'une lignée de propriétaires, nous indiquent la voie à suivre.

Un jour de l'an 1766, débarque à Bourbon un nommé Jean-Baptiste Keranval-Aimé (ou Ker/Anval-Aimé ou Kanval-Aimé) né le 19 février 1729 à Quimperlé. Il est le fils de Paiyant (Prigent) Hyacinthe K/A Aimé, entrepreneur né en novembre 1703 à Quimperlé en Bretagne et de Marie-Françoise Drowalhemme (Drevalen née le 22 février 1704 au Faouët).

Célibataire, Jean-Baptiste Ker/Anval-Aimé épouse une Créole le 29 mai 1767, Jeanne Françoise Lautret. Le premier Lautret est arrivé avec Françoise Châtelain en 1676. Cette union fait dire à Jacques Lougnon (désormais J.L.) : « les Lougnon par les femmes sont en Créolie depuis 300 ans ! ». Ils auront 6 enfants dont 2 garçons.

Hyacinthe Théodore K/Anval né le 17 mai 1775 à Saint-Paul est l'aîné des garçons. Il est receveur de la douane (1806) et conseiller municipal de Saint-Paul (1825) ; marié à Marguerite Laurence Virginie Le Coq Dutertre (Lecocq) (1778-1850), ils auront aussi 6 enfants dont 2 fils.

Le cadet, Pierre Marc Hyacinthe K/Anval (désormais K/A) né 17 janvier1818, est agent de change. Il se marie le 24 avril 1843 à Saint-Paul avec Catherine Antoinette Françoise Lacaille. Ce petit fils du pionnier, est celui que J.L. nomme « mon arrière grand-père », un aïeul aux origines finistériennes. C'est lui qui décide en 1856 de remembrer les terrains morcelés de l'ancienne concession Hibon. Le Calaisien Pierre Hibon, compagnon de Regnault arrivé en 1665, avait obtenu du Gouverneur Lacour la concession en 1700 du domaine de Bellemène : « un morceau de terre situé derrière sa maison, borné d'un côté, de la ravine Athanase et de l'autre, de celle du dit-Hibon (qui deviendra Divon), de l’Étang au sommet de la montagne ». Rien que ça ! Il avait 15 héritiers et à sa mort, la propriété fut morcelée en autant de parts. Je vous passe les détails du « remembrement » mais K/A à force de persévérance réussit à rassembler l'essentiel des terrains. Il habite avec sa femme le quartier de La Caverne Saint-Paul et, selon ce que rapporte la tradition orale, ils ont un enfant très malade. Leur médecin leur conseille donc de s'installer dans la montagne, s'ils veulent le voir guérir. Ainsi, un peu avant 1860, K/A construit-il « une maison de changement d'air » à 1200 m d'altitude, dans les Hauts de sa propriété de Bellemène (une propriété, note J. L., dans Le Balai (1/02/1960) qui appartient à la famille depuis 120 ans, soit depuis 1840 (en fait 1856). Mais quel est le lien qui relie les Lougnon aux Ker/Anval ?

Une femme, Rose Virginie Théodorine Françoise, fille du couple K/A née 15 octobre 1843, « ma grand-mère » confirme J.L. qui ajoute « en premier mariage, elle avait épousé le Docteur Hubac, qui est mort, et dont elle a eu un enfant (1866), Amédée Hubac… » Sur ces entrefaites, débarque en 1873 de son Bourbonnais natal Jean-Baptiste Lougnon (J-B.L.), « il y aurait tout un roman à écrire sur lui, c'est un personnage extraordinaire » confie J. L. pas peu fier de son grand-père paternel. En 1876, ce professeur de mathématiques au collège de Saint-Paul épouse donc Rose Théodorine la fille de K/A.

Dans une lettre du père de J.L., Albert Antoine François Lougnon (né le 16 décembre 1876), écrite à La Petite France et datée du 15/01/1939, on apprend que J-B.L. démissionna de ses fonctions pour s'occuper de la propriété de son beau-père K/A et qu'il vint habiter à La Petite France tandis que K/A, son grand-père, déjà âgé, habitait Bellemène avec sa grand-mère tout en gardant la haute main sur les affaires. En 1876-1877, voyant venir la crise et la propriété ne pouvant plus le faire vivre décemment, J-B.L. décide de rentrer en France, espérant ainsi retrouver une situation. Avant de partir, il avait donné procuration à sa femme Rose (la fille de K/A) pour racheter, en son absence, la propriété de son père. J-B.L. achète donc en 1879, la propriété de Bellemène à son beau-père et « la « Maison de la Forêt » dont il était tombé amoureux ».

Le grand-père K/A meurt dans cette maison de changement d'air en 1881. En 1884, J-B.L. est nommé directeur de l'intérieur à Cayenne et fait fonction de Gouverneur de Guyane de 1884 à 1885. De retour à La Réunion, il est promu directeur de l'Intérieur puis le 16 décembre 1887, il assure l'intérim de Gouverneur de La Réunion. La crise de la canne persiste, la propriété hypothéquée est mise à l'encan « la Banque de La Réunion l'obtient par adjudication pour 21 000 francs, coup très dur pour mon père (Albert) d'apprendre que la propriété dans laquelle il était né avait été vendue » confie J. L. Son grand-père J-B.L. « meurt sur la paille » le 12 juillet en 1893. Il est enterré au cimetière de Saint-Paul dans la sépulture de la famille K/Anval.

Le fils de J-B.L., Albert Lougnon (désormais A. L.,1876-1939) ‒ le père de J.L. à ne pas confondre avec Albert Lougnon (1905-1969) historien de La Réunion et frère aîné de Jacques ‒, encore mineur lors du décès de son père, est alors en formation à l’École Navale de Brest. Enseigne de vaisseau en 1894, il navigue trois ou quatre ans puis démissionne de la Royale pour revenir à La Réunion. Il travaille chez les Kerveguen, « pour se faire un peu d'argent », comme directeur du Gol, à la demande de son tuteur Colson. Puis, il travaille à La Glacière au Port et à Sans-Souci, « pour se rapprocher de Bellemène » ; « Son rêve », à lui aussi, étant de racheter « la propriété de sa mère, mademoiselle K/Anval. qui avait été vendue à la mort de son père ». Ce qu'il réalise en 1904.

Après la première guerre, il est rappelé par Kerveguen pour prendre « la direction de l'usine des Casernes à Saint-Pierre, avant de se retirer définitivement à Bellemène en 1922 […] Bellemène fut sa création. Il ouvrit des routes, amena l'eau, implanta le premier Chinois, ouvrit un poste public de téléphone, puis une agence postale, installa un couvent de religieuses qui tinrent chapelle et firent la classe. Puis ce fut La Petite France qu'il mit en valeur. » « La Maison de la Forêt » sert alors de résidence secondaire à la famille. Depuis la première installation, y prétan, que des invités étonnés par le climat et les plantations d'azalées s'exclamèrent « on dirait une petite France » sans même se soucier qu'à l'origine cette maison familiale de changement d'air fut l’œuvre du petit-fils d'un pionnier venu de Bretagne nommé Jean-Baptiste Keranval-Aimé. Dommage aussi que les Lougnon n'aient pas eu à cœur de rappeler cette ancestralité bretonne. Sinonsa, direction les genêts et le crachin du Maïdo, on aurait traversé une Petite Bretagne. On ne peut guère en vouloir toutefois à cette lignée de Bourguignons mâtinée de Bretons, car ce sont eux les véritables « développeurs » de cet écart devenu village.

J. L., né en 1920, se souvient et raconte, avec des accents « pagnolesques » dignes de La Gloire de mon père, ses départs pour les deux mois de vacances d'été : « On montait en charrette à bœufs. C'était toute une équipée. Une charrette portait la literie, une autre les provisions, une troisième les animaux. On quittait Bellemène au petit jour, on arrivait à midi là-haut ». La Maison de la Forêt, il la revoit dans sa configuration d'origine, plantée sur une terrasse dominant le littoral saint-paulois, avec son petit « pavillon » en bois juste à côté, surmonté d'un clocheton ; bâtiment annexe qui abritait un magasin et dont la cloche rappelait aux engagés le début et la fin de la journée de labeur. Le petit Jacques allait jouer en compagnie de ses frères et cousins dans le jardin à l'entour planté de chênes majestueux, d'arbres fruitiers, et de magnifiques camélias, ou encore il partait dans la campagne environnante « chasser le merle en forêt ou le francolin dans les champs de géranium ». Enfance heureuse des années 1920 : à La Petite France, la culture de géranium se développe , les engagés et journaliers agricoles sont convertis en colons et, attirés par cette prospérité, arrivent des gens du Tampon, de l'Entre-Deux et des Plaines « tous grands défricheurs devant l’Éternel » (J.L.).

Le père de Jacques, Albert, construit alors trois maisons pour loger ses gens et ouvre une école pour leurs enfants dans sa propre demeure en 1925 : « maîtresse et cantine aux comptes du propriétaire » (Quotidien 22/01/1994). « La première école a été ouverte en 1928 dans notre maison de famille », écrit pour sa part J. L. (par la suite, l'école sera aménagée dans un bâtiment à part).

Parfois le dimanche, la maison servait aussi de chapelle, poursuit-il : « mes frères et moi on battait alors sur un fer-blanc pour prévenir les colons » ; ouverture aussi à cette époque d'une boutique chinois. L'euphorie des années 1920, durant laquelle La Petite France grandit et prospère, prend fin brutalement, d'après J.L., en 1932. Cette année-là, un puissant cyclone balaye le magasin au clocheton et l'école, détruit les récoltes de géranium et ruine A. L. « Comme son père, il meurt en 1939 sur la paille » (J.L.).

La demeure reste trois ans à l'abandon, « Les bringeliers entraient dans la maison […] C'est mon frère aîné Albert (l'historien) qui la remet d'abord en état en 1943 […] C'est lui qui fait une très grande plantation d'azalées. Mais, à la fin de la guerre Albert pousse notre frère Jean à refaire la maison. Il plante dans les champs abandonnés des centaines de milliers d'acacias, puis y lâche des bœufs chabouc, crevards des Bas » ‒car il n'y a plus de cannes pour les nourrir. La seconde guerre finie et la maison entièrement refaite, c'est « le renouveau ». Les quatre frères, les quatre femmes et leurs enfants, s'installent dans La Maison de la Forêt.

L'installation du Vieux Tangue date, quant à elle, de 1952. Il entreprend, dès cette époque, de construire avec l'aide de ses colons manœuvres la grande maison en pierre dans laquelle il a toujours vécu. La Petite France fraye alors avec la modernité. Remisant « la cuvette, la bougie, et le pot de chambre », J.L. entreprend le captage et l'adduction d'eau (il remplace la canalisation longue de deux kilomètres que son frère Jean avait fabriquée en calumet pendant la guerre). Il installe des groupes électrogènes, un téléphone public dans la boutique chinois (tenue par un créole !) avec un relais dans sa maison en 1955. « J'étais le véritable héritier de mon père », nous confie J. L. : « J'ai hérité de toutes ses capacités de débrouillage, je suis très téméraire. » Ces cris du cœur ‒ à croire que les hérissons ne font pas des tangues ‒ achèvent l'histoire abrégée d'une lignée paternelle et de sa maison de Petite France, une histoire tributaire d'une alliance avec les Ker/Anval, les fils et petits fils d'un ancêtre pionnier natif du Finistère. Sans Bretagne point de Petite France.

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